LAURENT MILLET• RÉSIDENCE

Pour l’édition 2024 du Festival Normandie Impressionniste, le Centre photographique Rouen Normandie propose un projet inédit du photographe français Laurent Millet.

Observateur de la pratique de l’artiste depuis de nombreuses années, le Centre photographique a été désireux de l’inviter à poursuivre son travail sur l’imaginaire scientifique et le geste d’invention, ici, sur le territoire, et ainsi de se pencher sur la collection aussi méconnue que riche du Docteur Auzoux, conservée au Neubourg (Eure).

La résidence de création s’est composée d’un temps de recherche, de prises de vues sur le territoire normand, au musée de l’écorché, au Neubourg et en atelier et laboratoire, à La Rochelle.

L’observateur néophyte qui pose aujourd’hui son regard sur les modèles anatomiques du Docteur Auzoux est frappé par leur caractère dit surréaliste. La rupture d’échelle est systématiquement induite par leur finalité : pour apprendre, il faut décrire et pour être précis, il faut faire plus grand que nature. Sur une même étagère, un petit pois géant voisine avec un plus petit, mais tout de même très grand, cœur de brochet. Et que dire de tous ces modèles que l’on ne peut identifier ? Cette accumulation d’étrangetés merveilleuses, l’élan créatif et l’appétit de connaissances dont elles témoignent encore aujourd’hui ont été le point de départ à l’invitation de Laurent Millet.

Rapidement, l’artiste a dégagé un axe : produire un travail permettant de situer les volumes anatomiques non seulement en lien avec la médecine mais avec l’histoire de l’estampe (travaux de Le Blon notamment), celle de  la compréhension de notre perception des couleurs et de leurs reproductions et poursuit ainsi son exploration du tirage aux pigments.

Jacob Christoph Leblon (1667/1741) profite des inventions de Newton sur la couleur : il évalue ses expériences sur les couleurs primaires à l’aune des révélations de Newton sur les rayons composant la lumière. Leblon explore méthodiquement la perception du visible, tentant d’en dépasser les apparences , tentant « d’anatomiser le phénomène visuel » (Florian Bodari). De fait, l’un des premiers sujets empruntés par Leblon pour mettre ses théories en œuvres est lié à l’anatomie : « parties de l’homme servant à la génération », liant pour près d’un demi-siècle les champs de l’estampe en couleur et celui de l’anatomie. Les médecins de l’époque sont en attente de moyens didactiques fiables à même de représenter leurs découvertes.

F. Bodari met même en parallèle les gestes du graveur et ceux du chirurgien.

Gautier Dagoty qui reprend l’atelier de Leblon et poursuit ses recherches, voit sa fascination pour le corps humain le conduire à en faire un sujet privilégié de ses gravures, puis à même abandonner la gravure pour ne plus se consacrer qu’à la dissection très en vogue au temps de l’Encyclopédie. 

Histoire ancienne commune de l’estampe avec l’anatomie et les sciences naturelles : hommes de douleurs aux blessures rehaussées, herbiers xylographiés et coloriés (Allemagne XVe s), Vésale La Fabrique du corps humain…

Le procédé qu’exploitent Leblon puis Gautier Dagoty dans leurs recherches sur l’estampe en  couleur est la manière noire. Créée pour valoriser le clair obscur, elle met en retrait la précision du trait pour valoriser les volumes, le modelé, au bénéfice de l’effet général. Elle répond à la chair par ses caractéristiques. Jusqu’alors l’anatomie représentée avait été le domaine du trait et du détail, cette nouvelle technique restitue l’organicité  des tissus avec une diversité chromatique exceptionnelle, contribuant à la théâtralisation du sujet, et à la faculté de Gautier Dagoty de nous faire rêver à partir de l’insoutenable.

L’invention de Leblon tombe dans l’oubli car il ne donne aucune précision quant à sa façon naturelle, presque instinctive de séparer les couleurs, ce qui est la clef de voute de son édifice: ses successeurs n’y parviendront pas et il faudra attendre la seconde moitié du XIXe pour que Ducos du Hauron et Charles Gros parviennent à opérer de nouveau cette synthèse de façon plus théorique et pratique avec des filtres colorés pour produire des photographies.

Les photographies qui seront réalisées des modèles du docteur Auzoux le seront avec une technique de photographie couleur (gomme bichromate en quadrichromie) qui est très proche de celles de Ducos du Huron et Cros, et se place donc dans une continuité évidente de l’histoire de l’estampe. Elle est bien sûr anachronique aujourd’hui selon le sens strict du temps linéaire. Cependant elle met en oeuvre un métissage de plusieurs techniques de façon inédite et sans considération pour leurs préséances temporelles mais uniquement pour réévaluer leurs capacités à régénérer la façon de voir et de figurer les représentations de l’intérieur du corps.

Les objets seront représentés frontalement devant des fonds de couleur primaire et secondaire, dans l’intention de valoriser leur forme plastique et de confronter leurs couleurs à celles des primaires utilisées pour les représenter, et dont la découverte scientifique a marqué les inventions de la photographie couleur : la trichromie rouge/vert/bleu, la quadrichromie magenta/cyan/jaune/noir, les secondaires utilisées par les frères Lumière pour leurs autochromes orange/vert/violet…