L’enquête photographique est devenue, par la force des choses et le fait des événements, la forme que Rebecca Topakiana adoptée. En 2014 déjà, à Jéricho, elle documentait le mystère de la ville dite la plus vieille du monde ; en réponse aux récits ancestraux, elle amassait des indices photographiques, ellipses temporelles rassemblant dans le cadre de l’image le symbolique et le trivial, les temps immémoriaux et le présent de la rencontre. Depuis, c’est une histoire plus personnelle qu’elle s’attache à mettre en récit : celle de sa famille, arménienne, exilée de Turquie à force de persécutions. Pour aborder la matière dense et traumatique de cette histoire familiale qui s’est longtemps tue, elle prend d’abord le chemin de la fiction. Avec Dame Gulizar And Other Love Stories (2017-2019), elle part de l’histoire d’amour de ses grands-parents. Des traits chevaleresques de l’histoire telle qu’elle lui est parvenue, elle tire les grandes lignes d’un récit empruntant à la mythologie et dont la forme mêle déjà archives familiales et prises de vues en Arménie. En 2021, l’artiste entame Il faut que les braises de Constantinople s’envolent jusqu’en Europe, il s’agit d’embrasser cette fois toute l’histoire familiale. D’un même geste artistique, elle rassemble les bribes éparses —rares documents et récits économes— et les emmène là-bas pour peut-être, sinon réparer l’histoire familiale, tout au moins réparer son récit et par extension contribuer à restaurer le récit du génocide arménien. Ses recherches généalogiques la mènent à Istanbul, Talas, en Anatolie sur les traces du village familial et lui font croiser le chemin d’Arméniens de la Turquie d’aujourd’hui. De courts textes légendent les photographies réalisées, comme elles, ils sont sans pathos et s’en tiennent à la réalité qui se dresse là, à ce qui persiste : la jeunesse, une stèle gravée dans un cimetière, et malgré l’histoire, des drapeaux et des tags racistes dans les rues et sur les murs de villages déjà dévastés. Patiemment, l’artiste poursuit son travail, consigne, assemble et entretient les braises de la mémoire.
Après des études de philosophie et de géographie, Rebecca Topakian (1989) se dirige vers la photographie. Diplômée del’École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles en 2015, elle est établie à Paris et résidente des ateliers Poush! Manifesto.